L’impact du changement climatique à l’échelle régionale revêt de multiples dimensions. L’augmentation des températures ou des précipitations moyennes qui sont des descripteurs fondamentaux du climat ne doivent pas occulter l’importance de la variabilité interannuelle et notamment celle des extrêmes. L’augmentation en fréquence et en intensité de ces évènements extrêmes est de nature à remettre en cause l’organisation et la gestion territoriale régionale.
Représentativité et limites des valeurs moyennes
Le changement climatique est souvent exprimé par des évolutions de valeurs moyennes qui montrent les conséquences progressives sur l’environnement et les sociétés humaines. La hausse des températures annuelles a par exemple comme impacts l’accélération et la plus grande précocité des développements des végétaux, la baisse des besoins en chauffage en hiver, la hausse des besoins énergétiques en été (climatisation) ou encore la plus grande évaporation de la ressource en eau. Sur le littoral, la tendance « moyenne » de l’augmentation du niveau des mers, de la température et de l’acidité des eaux a aussi un impact de long-terme sur les infrastructures portuaires et le fonctionnement des écosystèmes marins et côtiers. Il est d’autant plus pertinent d’adopter une analyse fondée sur les moyennes que l’élévation à long-terme des températures est peu différenciée spatialement et que toute la région sera soumise dans le futur à un climat globalement plus chaud de +3 à +4°C (par rapport au niveau de 1900) : ainsi, en 2100, Rennes et Brest auront respectivement les températures moyennes annuelles de Coimbra et de Bilbao1.
Cependant, l’approche par les moyennes est aussi extrêmement réductrice quand on affine la maille temporelle et spatiale2. Un été globalement « normal » au vu des données moyennes peut inclure une séquence de journées de chaleur exceptionnelle aux conséquences sanitaires et économiques graves ; une année de pluviométrie moyenne peut être ponctuée de sécheresses sévères, de pluies extrêmes et d’inondations comme ce fut le cas en Bretagne en 2025. Cela n’est pas sans poser des difficultés pour l’aménagement du territoire et la gestion des grandes infrastructures : barrages, centrales énergétiques, ponts et viaducs comme les systèmes d’évacuation des eaux pluviales dans une commune ne sont en effet pas dimensionnés pour résister à des valeurs moyennes mais par rapport à des périodes de retour des évènements météorologiques d’une intensité donnée. Des méthodes statistiques permettent ainsi de calculer le seuil à partir duquel tel ou tel ouvrage ne pourrait plus résister aux intempéries. Les périodes de retour considérées sont typiquement multi-décennales pour des ouvrages courants, pluriséculaires pour des infrastructures hautement critiques. Le problème est que toute la statistique utilisée depuis le 19e siècle pour obtenir ces valeurs de référence s’appuyait sur l’hypothèse de stationnarité du climat. On sait aujourd’hui que cette hypothèse est fausse et que les fréquences d’occurrence évoluent au fur et à mesure que le climat change. Par exemple, la figure 1 montre l’évolution de la distribution des températures estivales et de leurs moyennes à Rennes: la probabilité de connaître un été comme celui de 2025 est aujourd’hui d’une sur 6, alors qu’elle était virtuellement impossible début XXe ; cette probabilité grimpe à une sur 2 en 2050 et à plus de 9 sur 10 en 2100 !

Figure 1 : Distribution des températures estivales à Rennes. Pour chaque période représentée par une couleur les valeurs observées sont réparties par classes lissées de fréquences ; la valeur moyenne (égale à la médiane car les distributions sont quasi-gaussiennes) est indiquée au-dessus. Le tiret vertical correspond à la valeur observée en 2025 (20,2°C), très peu différente de la moyenne 2050 (20,3°C). Les données DRIAS utilisées ici sont proches des valeurs de référence de la TRACC fournies par l’OEB. Noter que la variabilité augmente dans le futur comme le montre la baisse de significativité de la moyenne (courbes en cloche plus évasées, surtout à droite).
Une sinistralité accrue et diversifiée des territoires
La non-stationnarité du climat implique donc de revoir la manière dont on aborde la question des extrêmes climatiques et de leurs impacts. Le dernier rapport du GIEC3 rappelle que ces évènements extrêmes seront de plus forte intensité (dans des gammes de valeurs jusqu’ici inconnues), plus fréquents, qu’ils surviendront en dehors des périodes de l’année où ils ont traditionnellement lieu et dans de nouvelles régions. Il faut aussi tenir compte de la combinaison nouvelle de ces risques (effets « cocktails »).
Le tableau 1 expose pour la Bretagne des exemples d’impacts de trois évènements météorologiques récents sur la santé humaine, l’agriculture, les bâtiments et l’économie. Les pertes directes estimées ici montrent l’ampleur des difficultés rencontrées. Ces impacts ont eu lieu dans l’état actuel du climat (colonne 2022) mais la projection de ces indicateurs futurs issus de la TRACC et des travaux de l’OEB4 montre que leur fréquence sera bien plus élevée dans le futur. On doit donc s’attendre à une augmentation des impacts du changement climatique sur la région avec des coûts croissants pour les collectivités. Cette évolution est d’ailleurs déjà anticipée par les compagnies d’assurance qui ont augmenté leurs tarifs ou refusé de renouveler des contrats. Début 2025, 1 500 communes françaises n’arrivaient ainsi plus à s’assurer ou faisaient face à des tarifs d’assurance exorbitants : la hausse moyenne des primes d’assurance a été de 90 % entre 2018 et 2024, et de 147% pour l’assurance des dommages aux biens. Pour certaines communes bretonnes littorales entre 2023 et 2025, les primes d’assurance ont été multipliées par 5.

Tableau 1 : Impacts de trois types d’événements météorologiques récents en Bretagne et leur évolution probable dans le cadre du changement climatique futur. Sources : TRACC, OEB, Caisse centrale de réassurance, Agence régionale de santé, Association des maires de France, France-Assureurs.
Contrairement aux moyennes, ces aléas actuels et futurs ne sont pas « équitablement » répartis dans l’espace. Par exemple, les risques liés à la mer concernent d’abord les communes littorales ; les phénomènes de surchauffe sont plus prononcés en zone urbaine (îlots de chaleur) ; les espaces ruraux ont aussi leurs vulnérabilités spécifiques, comme les dégâts sur les réseaux électriques ou les voies ferrées. Il existe également des enjeux directement liés à certaines activités comme l’agriculture ou le tourisme. Un premier diagnostic croisé aléa/territoire avait été effectué à l’échelle régionale par l’OEB en 2018 (Tableau 2). Cela avait notamment servi de support à la Région pour sa feuille de route d’adaptation au changement climatique (« Breizh Hin« ).

Tableau 2 : Une vision des impacts du changement climatique en Bretagne par type de territoires (d’après l’OEB, 20185).
Repenser l’organisation et la solidarité entre territoires
Ce tableau est cependant très incomplet et nécessiterait, comme souligné par le HCBC dans son avis de 2022 sur Breizh Hin6, un diagnostic de vulnérabilité plus fin (travail en cours7). Par exemple, les espaces forestiers, de landes ou de zones humides doivent faire l’objet d’études spécifiques ; c’est d’autant plus stratégique pour ces territoires qu’ils sont appelés à jouer un rôle important dans le stockage du carbone. Pour les réserves naturelles ou les Parcs Régionaux, le principe de la « préservation » doit être questionné en intégrant dans la réflexion les bouleversements des écosystèmes et des paysages qui seront inévitables à cause du changement climatique. La dimension patrimoniale (habitat traditionnel, productions alimentaires, …), importante dans une région de culture et d’histoire comme la Bretagne, est aussi à mettre en balance avec la recherche d’une compatibilité par rapport aux conditions climatiques futures.
L’analyse de chaque portion de l’espace, y compris telle qu’elle est pensée aujourd’hui dans certains PCAET, doit cependant prendre en compte l’articulation avec les échelons supérieurs et les territoires voisins. Par exemple, la gestion des inondations dans une ville dépend de la capacité des territoires ruraux en amont à éviter un ruissellement rapide (développer « l’effet éponge ») ; réciproquement, la ville doit veiller à ce que les écoulements sur les surfaces urbaines n’entraînent pas une dégradation de la qualité de l’eau en aval. Plus largement, la question de la gestion de la ressource en eau dépasse les cadres institutionnels classiques (CLE8, SAGE9), notamment en périodes de crises où l’interconnexion entre les réseaux est mise à l’épreuve. Sur le littoral, outre la difficulté à gérer la pression foncière résultant du cumul de l’attrait paysager, du recul du trait de côte et du ZAN10, la saturation saisonnière des systèmes de collecte de déchets ou d’alimentation en eau obligent également à poser la question de la solidarité (et donc de la redistribution des richesses et revenus fiscaux) entre territoires. Le risque du « laisser faire », comme lors des grandes phases de développement des XIX et XXe siècles, est de générer une hyper spécialisation des territoires, synonyme de dépendance et de grande fragilité face aux aléas, et génératrice d’inégalités.
Changer la culture du risque pour renforcer la robustesse et la résilience territoriales
Appelés à se produire plus fréquemment et avec une intensité accrue, les événements météorologiques extrêmes rendent nécessaire de connaître les nouvelles configurations des risques qui pèsent sur les individus et les sociétés pour mieux s’y préparer et y faire face. Une stratégie de préparation aux crises et d’amélioration de la résilience territoriale repose sur l’intégration des extrêmes dans les politiques publiques. En Bretagne comme ailleurs, la vulnérabilité ne dépend plus seulement des conditions vues comme habituelles, mais de la capacité à absorber, surmonter et se préparer aux chocs et aux crises liés aux événements extrêmes.
La culture locale du risque influe sur la préparation, la prévention et les représentations du danger. L’anticipation scientifique, couplée à des savoirs locaux, à des pratiques culturelles et à des choix politiques et sociétaux courageux, permettront ainsi de transformer les menaces en leviers de robustesse et de résilience. L’intégration des données climatiques régionales et des scénarios extrêmes dans toutes les politiques publiques doit devenir une priorité pour éviter que les crises de demain ne se transforment en catastrophes ingérables.
Titre : Quels impacts du changement climatique à l’échelle des territoires ?
Auteur : Haut Conseil Breton pour le Climat
Année de publication : 2026
Type : Rapport
Citation : HAUT CONSEIL BRETON POUR LE CLIMAT, 2026, « Quels impacts du changement climatique à l’échelle des territoires ? », Bulletin annuel 2026, p. 8-12
- Selon la Trajectoire de Référence d’Adaptation au Changement Climatique (TRACC) ↩︎
- Pour E. Bénévent, « l’année moyenne est précisément celle qui ne se réalise jamais ». Benevent, E., 1926. Le climat des Alpes françaises. ↩︎
- GIEC. 2022. https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg1/downloads/report/IPCC_AR6_WGI_Chapter11.pdf ↩︎
- OEB. 2025. https://bretagne-environnement.fr/notice-documentaire/chiffres-cles-evolution-climat-bretagne-2025 ↩︎
- OEB. 2018. https://bretagne-environnement.fr/notice-documentaire/Environnement-bretagne-cartes-chiffres-cles-2018 ↩︎
- https://www.hcbc.bzh/ressource/avis-feuille-de-route-regionale-adaptation-changement-climatique/ ↩︎
- https://www.ambition-climat-bretagne.bzh/static/h/la-strategie-adaptation-au-changement-climatique.html ↩︎
- Commission Locale de l’Eau ↩︎
- Schéma d’Aménagement et de Gestion des Eaux ↩︎
- Zéro Artificialisation Nette ↩︎