L’anxiété est une émotion universelle. Elle correspond à un état d’alerte qui nous met en vigilance face à un danger potentiel. Ce mécanisme adaptatif a joué un rôle essentiel dans l’évolution humaine. Toutefois, l’anxiété peut devenir problématique lorsqu’elle est excessive, persistante ou déclenchée en l’absence de danger imminent et peut se transformer en trouble pathologique. Le changement climatique, de par ses conséquences de plus en plus visibles sur notre environnement et la multiplication des phénomènes extrêmes, peut provoquer une forme d’anxiété, appelée communément éco-anxiété.
L’éco-anxiété : continuum et facteurs de vulnérabilité
En français, le terme éco-anxiété apparaît pour la première fois dans les années 90 dans le travail de Véronique Lapaige, médecin et chercheuse en santé publique et santé mentale. Depuis, ce concept s’est largement diffusé, tant auprès du grand public et des médias que dans les productions scientifiques : il y aurait eu autant de publications académiques sur le sujet de 1997 à 2020 que de 2020 à 20251. L’éco-anxiété traduit une appréhension face aux menaces générées par le changement climatique, perçues comme incertaines et difficilement contrôlables2. Cette réaction s’exprime sur un continuum allant de formes légères à des formes plus sévères (figure 1).
Pour beaucoup de personnes, il s’agit avant tout d’émotions ponctuelles et adaptatives, comme la tristesse face au déclin de la biodiversité, la colère face à l’inaction politique ou l’inquiétude pour les générations futures. Ces formes légères d’éco-anxiété sont aujourd’hui répandues et traduisent une prise de conscience accrue des enjeux. Plus rarement, l’éco-anxiété se manifeste sous une forme plus intense, proche des troubles anxieux, avec des ruminations permanentes, une tension continue et une incapacité à se détendre. Dans les cas les plus sévères, elle peut provoquer une paralysie de l’action ou un profond état dépressif.3 Les données disponibles montrent néanmoins que les formes invalidantes sont minoritaires : moins de 1% de la population française serait cataloguée en risque pyscho-pathologique d’éco-anxiété d’après l’étude ADEME de 2025. La très grande majorité des personnes concernées vivent donc une éco-anxiété modérée, qui reste une réaction proportionnée et saine face à un problème bien réel.

Figure 1 : Le continuum de l’éco-anxiété. Source : Sutter, P-E., et al., 2025., pour l’Ademe. Réalisation HCBC
L’anxiété climatique n’affecte pas tout le monde de manière identique. Certains facteurs de vulnérabilité interne la rendent plus probable. Parmi eux, les traits de personnalité jouent un rôle certain. Les personnes enclines à l’hypervigilance tendent à ressentir plus fortement de l’éco-anxiété4. L’âge et le genre influencent également le phénomène : les jeunes adultes, et particulièrement les femmes, déclarent des niveaux d’inquiétude plus élevés que les générations plus âgées5. Le contexte social et politique peut aussi avoir son influence : les personnes les plus sensibles aux enjeux écologiques et attachées à des valeurs de justice sociale expriment plus fréquemment de l’anxiété climatique6. Enfin, plus on est confronté en premières lignes à des événements météorologiques extrêmes ou à un flux d’informations alarmantes, plus l’éco-anxiété ressentie est forte7 : par exemple, les éducateurs à l’environnement risquent l’épuisement professionnel et d’autres troubles mentaux graves en raison de leur exposition constante aux dommages écologiques et des pressions permanentes les incitant à agir davantage8. L’éco-anxiété et les émotions écologiques peuvent se transmettre des éducateurs aux élèves et inversement.
Réguler son anxiété : émotion, cognition et action
Face à ces manifestations variées, les stratégies d’adaptation sont diverses. Beaucoup de personnes choisissent de réguler leur anxiété en s’engageant dans l’action, que ce soit par des petits gestes éco-responsables du quotidien ou par un engagement soutenu dans un mouvement associatif ou citoyen. Ces formes d’actions apportent un sentiment de contrôle et du sens eu égard à l’utilité de son comportement. Il n’en demeure pas moins qu’un risque de fatigue est parfois susceptible de survenir lorsque les résultats escomptés ne sont pas à la mesure de son engagement et de ses attentes9. Une autre manière de gérer le malaise ressenti est de se centrer sur ses émotions en limitant son exposition aux sources d’anxiété, comme des informations anxiogènes, ou partager avec ses proches ses inquiétudes. Parfois le contact avec la nature ou des pratiques de relaxation peuvent être salutaires. Globalement, on sait que plus l’éco-anxiété est élevée, plus les stratégies fondées sur une régulation émotionnelle sont mobilisées10. Enfin, des approches issues de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), comme la restructuration cognitive, consistent à modifier le regard porté sur la crise écologique. Il ne s’agit pas de nier la gravité des menaces, mais de reconnaître les limites de ce qui est contrôlable, d’accepter une part d’incertitude et de recentrer ses efforts sur des actions concrètes et réalistes. Cette manière d’aborder les choses permet de réduire les sentiments d’impuissance et de frustration, tout en conservant une implication active11.
En définitive, l’éco-anxiété est avant tout une réaction adaptée face à un phénomène d’ampleur que l’on ne peut plus considérer avec scepticisme et méfiance tant les bouleversements climatiques sont aujourd’hui ressentis au quotidien par chacun. Cette éco-anxiété demeure la plupart du temps un signal adaptatif et un moteur de réflexion qui traduit la sensibilité et une projection dans un avenir collectif incertain12. Cependant, pour une minorité de personnes, elle peut devenir une source de souffrance suffisamment préoccupante pour qu’une écoute et un soutien spécifique soient mis en place. L’enjeu n’est pas de nier ni d’annihiler ce malaise mais plutôt d’en faire une ressource pour s’engager dans l’action individuelle et collective.
Titre : L’éco-anxiété, le mal du siècle
Auteur : Haut Conseil Breton pour le Climat, en collaboration avec Taha Hannachi (doctorant en psychologie au laboratoire LP3C – Université Rennes 2).
Année de publication : 2026
Type : Rapport
Citation : HAUT CONSEIL BRETON POUR LE CLIMAT, 2026, « L’éco-anxiété, le mal du siècle », Bulletin annuel 2026, p. 19-20
- Sutter, P.-E. et Chamberlin, S., 2025. https://doi.org/10.3917/dunod.berna.2025.01.0184 ↩︎
- Gousse-Lessard, A.-S., et Lebrun-Paré, F., 2022. https://doi.org/10.4000/ere.8159 ↩︎
- Micoulaud-Franchi, J.-A., et Al., 2024. https://doi.org/10.1016/j.encep.2023.08.009 ↩︎
- Plohl, N., et Al., 2023. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2023.1297782 ↩︎
- Kühner, C., et Al., 2025. https://doi.org/10.1016/j.gloenvcha.2025.103015 ↩︎
- Ballew, M-T., et Al., 2020. https://doi.org/10.1016/j.jenvp.2020.101466 ↩︎
- American Psychological Association & eco America. 2017. https://www.apa.org/news/press/releases/2017/03/mental-health-climate.pdf ↩︎
- Pihkala, P., 2024. https://doi.org/10.1080/02691728.2019.1681560 ↩︎
- Baudon, P., et Jachens, L. 2021. https://doi.org/10.3390/ijerph18189636 ↩︎
- Ojala, M. 2011. https://doi.org/10.1080/13504622.2011.637157 ↩︎
- Kurth, C., et Al., 2022. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2022.981814 ↩︎
- Nadarajah, K., et Al., 2022. https://doi.org/10.3390/psych4030043 ↩︎