Mobilisation et engagements des citoyens : des leviers pour l’action climatique

Les problèmes climatiques ne constituent pas uniquement des préoccupations de scientifiques ou des experts : elles sont aujourd’hui partagées par tous les citoyens, comme le montrent les enquêtes d’opinion. Très majoritairement conscients du problème, des individus issus de tous les groupes sociaux affichent une volonté d’agir, selon des modalités variées : comportements quotidiens, choix de consommation, actions associatives ou politiques, participation à des projets ou consultations publiques favorables au climat, etc. Mais cet engagement varie aussi selon les capacités de chacun. A rebours d’une opposition entre des populations passives et quelques citoyens mobilisés, les sciences sociales montrent un continuum de pratiques en faveur du climat, qui peuvent évoluer dans le temps, selon le poids des contraintes (économiques, sociales, matérielles) qui pèsent sur les individus.

La prise de conscience citoyenne, une réalité

Nombre de citoyens considèrent le changement climatique comme un problème majeur. 72% des Français, quel que soit leur milieu social, sont inquiets à son propos1. Cette perception aiguë concerne aussi les catégories populaires2, les jeunes des quartiers défavorisés, quoiqu’avec des priorités différentes, par exemple un accent mis sur la lutte contre les injustices d’expositions aux aléas climatiques3. Ces résultats traduisent une forte conscience collective et un sentiment de responsabilité citoyenne. Les jeunes générations (15-25 ans) se montrent particulièrement sensibilisées et confiantes dans les constats des chercheurs sur l‘évolution du climat (79 % déclarent faire confiance aux études scientifiques)4 et près des deux tiers (65 %) se disent impliquées dans les questions environnementales (contre 53% chez les 55-75 ans5). Un rapport de l’Ademe montre qu’en 2024, 58 % des répondants estiment qu’il faudra modifier en profondeur nos modes de vie pour faire face à la crise et se désignent eux-mêmes comme les porteurs des réponses les plus efficaces, devant les États. Il existe donc un potentiel important d’investissement et de mobilisation des populations en faveur des politiques climatiques.

©Romain Beal

Photo 1 : Tête de cortège de la Marche pour le climat organisée à Rennes le 27 janvier 2019 © Romain Beal

Une pluralité de leviers à différentes échelles

Le potentiel d’actions des individus a fait récemment l’objet d’une attention renouvelée de la part des experts du GIEC. Si leurs recommandations ont d’abord été focalisées sur la décarbonation des activités productives et du secteur énergétique, elles insistent désormais fortement sur le levier de la « demande » des populations, comme facteur clé de la réduction des GES6. Le GIEC montre qu’il est efficace d’agir en amont, en influençant les pratiques de mobilités, les habitudes alimentaires ou encore la réduction des besoins matériels, ce qui peut en aval réduire la production de biens et avoir des effets majeurs d’atténuation. Ces transformations demandent des systèmes d’incitation et d’accompagnement, via des politiques publiques ambitieuses, qui complètent alors à un niveau collectif les incitations aux « éco-gestes » que les individus mettent en œuvre sur leurs lieux de vie et de travail.

Les contributions individuelles et citoyennes à l’action climatique peuvent aussi prendre des formes plus directes comme l’investissement dans les énergies renouvelables, sous la forme d’un soutien personnel mais aussi financier. Cela renvoie notamment aux projets collaboratifs énergétiques locaux qui se développent en France sous la forme de « communautés énergétiques »7 avec des formes de pilotage ou de structures de financement variées. Une illustration en Bretagne est la création de l’association Eoliennes en Pays de Vilaine (EPV), créée en 2003 ou, plus récemment, du collectif Citoyenne rennaise de l’énergie renouvelable (CIREN)8, qui privilégient l’inclusion des consommateurs dans la gouvernance des projets, accroissant leur acceptabilité dans une perspective de justice sociale et environnementale. Ces initiatives restent encore peu nombreuses mais cette situation pourrait toutefois évoluer, la Bretagne offrant un terreau fertile du fait d’un niveau d’engagement associatif élevé. On y compte environ 80 000 associations, toutes activités confondues, soit 5,5 % du total national et la région a connu entre 2023 et 2024 une croissance de ce nombre deux fois supérieure à la moyenne française9. Cet élan collectif s’appuie sur un tissu de près de 700 000 bénévoles, 52 % des Bretons adhérant à une association, soit dix points de plus que la moyenne nationale10. La densité de ce réseau facilite logiquement les actions associatives spécifiquement orientées vers la promotion des objectifs environnementaux et climatiques.

Un gradient d’engagement des citoyens pour l’action climatique

La capacité réelle d’influence d’un individu via son engagement dans une forme ou une autre de participation organisée reste cependant une question ouverte, à examiner au cas par cas. Les études scientifiques, nombreuses dans ce champ de recherche dynamique11, ont montré que la participation suppose une redistribution du pouvoir très variable. La « participation » peut ainsi aller des formes les plus anecdotiques et essentiellement symboliques, jusqu’à des transferts réels de contrôle sur l’action publique. De ce point de vue, en France, la multiplication des dispositifs de participation est allée de pair avec leur « neutralisation décisionnelle », c’est-à-dire qu’ils ont laissé le plus souvent aux responsables publics le choix final de retenir, ou non, les propositions des citoyens et groupes consultés12. Ceci évoque le « paradoxe de la participation »13 qui désigne le fait que les dispositifs participatifs, censés renforcer la démocratie et l’inclusion, peuvent en réalité reproduire des inégalités de pouvoir et exclure certaines voix. Autrement dit, la participation peut être un outil d’émancipation mais aussi un moyen de domination.

Il reste également un décalage souvent constaté entre la volonté d’agir et les faibles modifications observables des comportements (Figure 1). Ce décalage peut être dépassé à condition de ne pas opposer des groupes de populations qui seraient essentiellement passifs et opposés à toute action, à des « éco-citoyens militants ». La volonté et la capacité à agir pour le climat doivent se penser comme suivant un continuum de positionnements, qui peuvent évoluer pour chacun dans le temps. Un individu peut adopter ponctuellement des gestes en faveur de l’action climatique, puis modifier son comportement dans un sens ou un autre selon ses contraintes économiques, sociales ou psychologiques14. Mieux comprendre ces éléments de contrainte permet de reconnaître la diversité des trajectoires possibles en matière d’adoption de comportements ou d’attitudes, et d’éviter la stigmatisation d’individus soumis à des contraintes sociales et économiques fortes. Il s’agit alors de « rendre possibles, faciles, attractives, et désirables les pratiques vertueuses »15, ce qui suppose de créer les conditions sociales et matérielles de réalisation de la transition pour que s’élargisse l’engagement citoyen déjà présent face aux problèmes du climat.

Figure 1 :  Les Français et le changement climatique : un décalage entre les préoccupations et les actions. Sources : ADEME, 2023 et 2025. Réalisation HCBC.


  1. ADEME. 2025. https://librairie.ademe.fr/changement-climatique/8737-les-representations-sociales-du-changement-climatique-26-eme-vague-du-barometre.html ↩︎
  2. Coulageon, P., et al., 2023. https://www.puf.com/la-conversion-ecologique-des-francais ; Comby, J-B., Malier, H., 2021. https://doi.org/10.3917/soco.124.0037 ↩︎
  3. Oxfam. 2024. https://www.ghettup.fr/injustice-climatique ↩︎
  4. ADEME. 2023. https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/6288-les-jeunes-et-le-dialogue-intergenerationnel-sur-l-environnement.html#product-presentation ↩︎
  5. ADEME. 2022. https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/5602-les-jeuniors-connaissance-et-transmission-des-enjeux-environnementaux-synthese.html ↩︎
  6. GIEC, AR6, III. 2022. p46. https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/downloads/report/IPCC_AR6_WGIII_SummaryForPolicymakers.pdf ↩︎
  7. Rüdinger, A., 2019. https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/etude/les-projets-participatifs-et-citoyens-denergies-renouvelables-en ↩︎
  8. https://ciren-sas.fr/ ↩︎
  9. https://recherches-solidarites.org/ ↩︎
  10. https://www.francebenevolat.org/accueil/documentation/donn-es-g-n-rales-sur-le-b-n-volat-le-volontariat-et-les-associations/barom-1 ↩︎
  11. Sénéchal, Y., 2024. https://doi.org/10.7202/1112812ar     ↩︎
  12. Gourgues, G., et Mazeaud, A., 2022. https://doi.org/10.3917/rfsp.725.0781. ↩︎
  13. Sprain, L., 2016. https://doi.org/10.5325/goodsociety.25.1.0062 ↩︎
  14. Gifford, R., 2011. https://doi.org/10.1037/a0023566 ↩︎
  15. Saujot, M. et al. 2024. https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/decryptage/quand-peut-veut-conditions-sociales-de-realisation-de-la ↩︎